Qui aurait su que M’daourouch- Madaure- fut la plus ancienne université du monde et que Saint Augustin y fit ses études. Mais M’daourouch ne fut pas que cela : les ruines romaines qui survécurent à son histoire montrent que successivement berbère, romains, vandale et byzantin y vécurent. La cité de Madaure est célèbre pour détenir les ruines romaines de l’ancienne cité de Madaure. De ces ruines, restent l’ancien forum, l’amphithéâtre et les grands et petits thermes datés des Ve-VIe siècles après J.-C.
Notre ami et collaborateur, A. Ould Omar, natif de cette région a bien voulu nous narrer son histoire
La rédaction
Par A.Ould Omar
Lorsque mon ami me demanda d’écrire un article sur M’daourouch, histoire de le faire connaitre à ses lecteurs et que je lui donnai mon accord, j’avoue que je pensais que c’était facile. Raconter son village avec ses mots, son ressenti me semblait un sujet à ma portée. Une simple rédaction, comme on en faisait à chaque retour de vacances scolaires. Je m’aperçois, face à la feuille blanche qu’il n’en est rien. Pourtant c’est le lieu qui m’a le plus marqué et j’y retourne souvent, pour me ressourcer, retrouver ma famille et mes amis d’enfance. C’est là où je me lâche et où un sentiment de quiétude m’envahit, me procurant un bien-être sans pareil. Une forme de nostalgie ? Je ne sais pas.
Durant les douze premières années de ma vie, je ne l’ai quitté que pour des vacances chez mes grands-parents ou mes tantes d’où j’en revenais heureux d’avoir des histoires à raconter à mes amis qui n’avaient pas la chance de se déplacer ailleurs qu’au douar. C’était la révolution et les temps très difficiles que nous vivions ne permettaient pas une grande mobilité. Pour la plupart des gamins de notre âge, la vie était rythmée par le départ et le retour de l’école, l’approvisionnement en eau à partir de la grande fontaine qui trônait devant l’école, car peu de foyers avait l’eau courante ; le précieux liquide était distribué parcimonieusement, sous la supervision de Aami Moussa, un ancien combattant de la première guerre mondiale que la mairie employait, à titre de reconnaissance, peut-être, pour sa participation à défendre la France.
Une partie du temps était consacrée aux jeux que nous pouvions nous permettre (billes, marelle, kinia*, cache-cache- la bagatte, comme nous disions- baignades dans les petits étangs ou cours d’eau, randonnées à Madaure ou à hammam eccheb et glissades, dans la boue, les jours de pluie, sur les pentes de certaines parcelles de terre situées à la sortie du village. Il nous arrivait aussi de chasser des merles et des grives et même de chardonnerets.
En parler, en 2024, alors que des célébrités l’ont fait connaître, que des festivals y ont été organisés pour célébrer Apulée, Capella, St Augustin et Madaure, me semble une entreprise plutôt hasardeuse. Je me dis qu’après tout, j’ai, moi aussi, toute légitimité pour parler du lieu qui m’a vu naitre. Ce qui me semble beau peut ne pas le paraître aux yeux des autres. Cela va, sans doute, m’imposer un effort de mémoire, de tri des choses et événements que je vais relater ; au crépuscule de ma vie, ça sera un petit bilan en quelque sorte.
Qui serait intéressé par mon écrit ? Je ne sais pas. Mes enfants peut-être et ceux dont les parents sont issus de cette contrée si froide en hiver et brûlante en été ? Peu m’importe.
M’DAOUROUCH, sans E, comme l’écrivent certains scribouillards de l’état civil, se trouve sur les hauts plateaux de l’est algérien, à 915 mètres d’altitude. Traversé par la route nationale 16, il est à 136km d’Annaba, après Souk-Ahras qu’il dépasse de 34 km environ et avant Tébessa qui se situe 90km plus au sud.
De petite bourgade avant 1962, il est devenu gros village en 1970 et aujourd’hui c’est une ville de près de 60.000 habitants qui abrite le siège d’une Daira. Selon des anciens, qui le disaient avec fierté, M’daourouch aurait été érigé en commune en même temps que Sétif. Je n’ai jamais cherché à vérifier cette information, de peur d’être déçu. Amour propre de villageois !
A ce propos une anecdote me revient à l’esprit. En 1968, pendant les vacances d’été, avec mon ami Amara Laka, ravi prématurément, à l’affection des siens et à celle de tous ses amis, nous avions décidé de chronométrer le temps qu’il fallait pour faire le tour de ce village érigé en commune en même temps que cette lointaine capitale des hauts plateaux !
A marche rapide, malgré la patte folle de mon ami qui n’avait aucun complexe à courir comme tous les gamins de son âge le faisaient, nous avions mis moins d’une heure pour boucler le trajet. Voilà pour la comparaison.
Dans ma tête, cette ville qui m’a vu naitre restera toujours « EL FILAGE » comme disent tous les enfants de M’DAOUROUCH, avec ses repères jamais oubliés.
Il y avait la fontaine centrale avec ses 6 abreuvoirs (3 de chaque côté) ; c’est le check point de tous les rendez-vous et nul enfant né avant 1970 ne peut l’oublier. On y allait pour puiser l’eau dans des bidons en plastique ou des seaux en fer. Pendant les grandes chaleurs les plus petits se rafraîchissaient dans les bassins qui servaient d’abreuvoirs pour les bêtes qui revenaient des pâturages environnants. Ain el kbira était le lieu de toutes les rencontres durant lesquelles étaient échafaudés les plans d’escapades et de jeux.
Derrière Ain el Kebira il y avait l’école et une guérite militaire d’où un soldat français tira, en 1957, je crois, sur un gamin de 15 ans, le tuant sur le coup. Le jeune bidasse (trop nerveux ou raciste) pensait que c’était un fidai venu l’exécuter ? Une plaque commémorative devrait être apposée par l’APC, pour rappeler qu’un enfant nommé DIB REBII est tombé sous une balle de l’armée française. Le corps du gamin ne fût restitué à sa famille qu’après que des notables eurent intervenu, pour qu’il soit enterré dignement.
La gare ferroviaire constituait le repère par où pouvait commencer l’aventure et le lieu de tous les rêves.
La ligne de chemin de fer qui reliait les mines de Djebel Onk, du KOUIF et de OUENZA et BOUKHADHRA au port de Annaba d’où étaient expédiés le phosphate et le minerai de fer, faisait également transiter un train de voyageurs. Il passait le matin à 06h en direction de Souk Ahras et Annaba et le soir vers 20h en direction de TEBESSA. Les retards étaient fréquents, notamment lorsqu’il y avait des déraillements. Durant la guerre d’indépendance, tout déplacement obéissait à l’octroi d’un laissez-passer sur lequel était indiqué le lieu de destination ainsi que le motif. Il était arrivé que les services de la SAS délivrent un laissez-passer pour Bône avec comme itinéraire le passage par Oued Zenati. Par sadisme ou pour décourager une mobilité excessive porteuse de danger pour l’ordre colonial. Il y aura toujours quelqu’un pour raconter une anecdote qui lui est arrivée à lui ou à un autre.
Même après l’indépendance, il y avait peu de mouvements d’une ville à l’autre. Un autobus reliait TEBESSA à ANNABA en passant par M’DAOUROUCH dont les voyageurs avaient droit à quelques places ; en général c’était 3 à 5 sièges. Le bus passait à 05h le matin et 17h le soir. Les jours de neige, lorsque la route était bloquée, les femmes étaient hébergées par les familles et les hommes se réchauffaient au café tenu par Si MOKHTAR*. Les moyens étaient réduits, mais la solidarité était de mise. En ce temps-là il n’y avait pas d’ostentation et tous ces actes se déroulaient loin de cette publicité tapageuse qui s’exprime uniquement un mois sur douze*.
Revenons au repère qu’était la gare !
Nous plaisantions avec nos amis de Sedrata en nous vantant d’en avoir une. En retour ils ne manquaient pas de nous signaler que c’était chez eux qu’il y avait le siège de la Daira qui nous délivrait nos cartes d’identité et les passeports. Je ne me rappelle pas à quel moment les APC ont pris le relais ; La délivrance des passeports est restée au niveau des Dairas jusqu’en 2018, je crois.
Les lycéens étaient des privilégiés, puisqu’ils effectuaient plusieurs voyages par train durant l’année. A une certaine période ils étaient désignés par rapport à leur fréquentation de ces établissements. Ham jaou shab elyci ! La gare était une charnière par où transitaient voyageurs et marchandises.
Notre maison était située à quelques mètres de la voie ferrée et avec nos camarades nous nous amusions à identifier, au bruit, la rame qui passait :
- C’est le 44 qui monte,
- C’est le 28 qui descend,
- C’est le train voyageurs (là nul mystère ou gloire à deviner,) car les wagons étaient bien éclairés et n’avaient pas la couleur particulière ocre ou métallisée,
- C’est le phosphate.
Nous avions appris certains termes des chemineaux tels que : « laisse aller au tampon », « changez l’aiguillage » « lâchez la pression » et avions appris à siffler comme les chemineaux pour faire démarrer les trains.
En abordant la rentrée du village, venant de Souk ahras, après avoir dépassé une source dite Ain Ourida, puis le cimetière Mozabite, il y avait une belle maison sur le côté gauche surplombant la ligne de chemin de fer ; c’était une belle bâtisse de style mauresque qui appartenait à Mr Mecheri Ali qu’on appelait « El Gaid Ali ».
Plus loin, à quelques 100 mètres il y avait le presbytère ( El KNISSYA).Avec ses fenêtre de style gothique où étaient déposées des icônes, elle présentait un caractère austère qui nous impressionnait et qui nous faisait sentir que les colons étaient différents. Nulle animosité ne s’exprimait sur cet aspect et jamais les pratiquants de la mosquée n’avaient développé de discours haineux.
Le presbytère était accolé aux docks silos, à deux pas de la gare qui disposait de rails de triage pour acheminer les wagons sous les trémies de déchargement. Le responsable Mr MICALEF avait installé un pigeonnier juste au-dessus de la passerelle située en haut.
En face du DOCK, il y avait une annexe de l’école qui disposait de deux salles et d’un petit appartement qui s’appelait LA PISSARDIE. C’est là que je fis ma rentrée à l’école, avec Monsieur PELLEGRINI, un gaillard au visage rouge et lisse.
Plus loin, toujours sur la route nationale, il y avait la mosquée du village. C’était un trésor architectural avec un minaret élevé, une salle pour les ablutions fonctionnelles, des toilettes toujours propres. Accolé à la mosquée il y avait un logement pour l’imam et l’enseignant de la medersa qui faisait partie de l’ensemble.
La medersa avait trois classes et on y enseignait avec un tableau noir assis sur des bancs comme ceux de l’école et on écrivait sur les cahiers. Sur le fronton de la medersa une inscription que je traduirai par « la medersa où on réveille les cœurs ! مدرسة حيات القلوب. »
La voix du Mouedhen dont je me souviens est celle de cheikh Kadjouh, le père de mon camarade Sebti ; elle était si douce et si claire à la fois. Lorsque résonnait son appel à la prière, tout le monde se taisait ou bien baissait la voix pour ne pas troubler la sérénité du moment. Il arrivait même que des affabulateurs qui racontaient des histoires prononcent la formule consacrée « ala el haq sadaqa allahou elkarim » pour donner de la véracité à leurs dires ! Nous étions loin de ces voix qui hurlent à fond les décibels. Le choix du Mouedhen se faisait sur des critères. Toujours à côté de la mosquée quelques garages où des talebs enseignaient le coran, histoire d’entretenir chez les enfants l’attachement à l’islam. Dans la simplicité et la mesure ! 132 ans de présence coloniale n’ont pas réussi à extirper la religion musulmane.
Faut-il occulter le fait qu’il y avait des bars au village ? Les plus célèbres étaient celui de Jean Claude appelé « Le BIJOUX BAR » et celui de madame MORICHON en face de laquelle il y avait une fontaine publique que les villageois ont baptisée AIN QOBAA. Un ancien combattant de la guerre 14/18 s’asseyait à côté lorsqu’il n’était pas chez madame Morichon. Il y eu plus tard, après 1962 d’autres bars ( LEGRI, AMAR ).
Comme quartiers il y avait :
BELGHITH qui s’étendait de l’entrée sud sur la route de Tebessa à la station d’essence des MEHALAINE,
Le centre du Village qui englobait l’ilot des BECHICHI et les magasins et habitations du centre où était implantée une deuxième station d’essence appartenant aux OUALI ; le quartier s’étendait jusqu’à la poste et comprenait la mosquée des mozabites, le restaurant dit des frères FRAJI avec en face la ruelle des marchands de pois-chiches dont les plus célèbres étaient Aami LahmadiBenour et Mostefa Nabet et plus tard Boussekaya. Au centre du village nous avions trois salons de coiffure qui n’avaient rien à envier à ceux des grandes villes. Au salon des frères BERHAIL( Habib et son frère ), il y avait de belles glaces et un autoclave pour stériliser les instruments et juste à côté de la poste Si MOHAMED BOULTIf dont la formule rituelle était « Tabess rassek » et Si Brahim BALLOTT.
Le quartier de la gendarmerie, en contrebas du siège de la brigade,
Le Quartier du hammam et ERRAHBA dont un pan était réservé aux bouchers dont les plus célèbres étaient Aami EL HAFSI BOUBAYA ET Aami Bellaha GHANEM d’autres bouchers avaient leurs boutiques au centre (Aami Larbi SELINI et MOUISS).
Le quartier du communal constitué de gourbis où vivaient une population de journaliers, de portefaix, de gens qui avaient fui les douars où régnait une misère noire. . Quelques camarades de classe y habitaient. Il m’est arrivé de ressentir, en été, une douce fraicheur sous les toits de chaume. Je garde un souvenir bouleversant qui s’était déroulé en 1960, je crois. Une compagnie de légionnaires de passage au village a eu quartier libre ; après s’être soulés ils sont partis au communal, conduits par un débile mental, pour retrouver des « Fatma ». Ils ont envahi certaines demeures pour violer des femmes !
Face à la résistance de la population, ils ont commis des carnages et il y eut même des paris pour savoir si celles qui étaient enceintes portaient des filles ou des garçons. Pour le savoir ils éventrèrent certaines d’entre elles. Plusieurs d’entre eux furent tués à coups de couteaux et de haches. Ceci les mit en rage et ils voulurent envahir tout le village. Heureusement que cette folie meurtrière fût stoppée par des officiers de la SAS.
El Couminel (prononcé avec l’accent local) en restera marqué et ses anciens habitants en garderont des stigmates.
Aujourd’hui ne restent que les maisons de El hadj El Aid un personnage truculent dit affectueusement «LAID AGHYOUL », dont personne au village ne se souvient sans avoir une anecdote à raconter à son sujet.
Il y avait un stade, sans clôture pendant longtemps et un abattoir juste à côté d’une décharge communale et vers la zone Est la ligne électrifiée réalisée par une main d’œuvre algérienne qui ne savait pas qu’elle participait à son enfermement !
Voilà pour les repères physiques dont je n’ai pas oublié grand-chose. Les souvenirs reviendront peut-être au cours de cette narration.
A suivre,

