Par OULHASSI Mohamed
D’où nous vient cette histoire quasiment méconnue il y a seulement une vingtaine d’années ? Seuls les érudits ou du moins les plus cultivés peuvent prétendre connaitre l’affaire de ces compatriotes envoyés aux fins fonds du monde par la France coloniale. Ce sont des hommes qui l’ont combattu tout au long de son incursion dans notre pays.
En guise de châtiment, ils se verront selon la terminologie employéeà cette époque,à savoir relégués, déportés ou transportés en nouvelle Calédonie. Ces algériens pour leur malheur furent déportés de force et sans retour à vingt mille (20.000) kilomètres des frontières de leur pays et y restèrent jusqu’à leur mort. Sur les 2000 déportés le dernier d’entre eux mourut en 1968.
Ce fut, donc, durant 32 ans que l’opération de déportation fut organisée, de l’année 1864 à 1897, qu’on vitdéplacer environ 2000 personnes à majorité algérienne à vingt mille kilomètres de l’Algérie.Voilà donc l’histoire de ces malheureux algériens qui ne revirent plus leur pays après un exil sans retour dans un pays du pacifique colonisé par la France.
C’est également en Nouvelle Calédonie que ces algériens rencontrèrent les communards, autres français condamnésau bannissement L’exil des communards suit la répression de laCommune de Parisen 1871 par les autorités versaillaises.
- Les déportés en Nouvelle-Calédonie ont rencontré les déportés après des insurrections dans les Aurès, en Tunisie, etc. Une amnistie partielle a été décrétée en 1879 suivie d’une autre, totale, en1880. L’amnistie permet aux déportés en Nouvelle-Calédonie de rentrer en France
La rencontre entre les deux groupes de révoltés est racontée par l’héroïne de la CommuneLouise Michel: «Un matin, dans les premiers temps de la déportation, nous vîmes arriver dans leurs grands burnous blancs, des Arabes déportés pour s’être, eux aussi, soulevés contre l’oppression. Ces Orientaux, emprisonnés loin de leurs tentes et de leurs troupeaux, étaient simples et bons et d’une grande justice».
Les déportés algériens s’étaient aussi révoltés en 1871 contre la colonisation. «L’insurrection s’étend sur une grande partie du territoire algérien, la Kabylie, les environs d’Alger, les Aurès, ou le Hodna… dirigée, entre autres, par Mohamed El MokraniBoumezrag, Améziane Ben Cheihh El Haddad, puis ses fils Aziz et Mohamed El Haddad ; elle dure un an, et s’achève en janvier 1872. La répression est impitoyable: massacres, déportations, condamnations à mort, amendes, séquestres collectifs et individuels, expulsion des tribus de leur territoire. Comme il est écrit, le 1er juin 1871, dans le journal des colons La Vérité algérienne, « l’insurrection fournissait une occasion providentielle pour asseoir une forte domination européenne… » et pour récupérer les terres pour les colons», raconte le site Commune1871.
« A cette époque, la France a du mal à mobiliser des volontaires pour peupler cet archipel du bout du monde. Afin de remédier à ce problème, elle déporte là-bas toute sorte de condamnés dès 1864 et jusqu’en 1898. Les condamnés politiques de la Commune mais aussi de nombreux droits communs (ou considérés comme tel) et notamment des Algériens. C’est pourquoi, la grande majorité des Arabes déportés en Nouvelle-Calédonie, durant ces années, sont considérés comme des droits communs.
« Une fois sur place, les «Arabes» ne connaissent pas tous le même sort. Si les déportés politiques peuvent éventuellement rentrer un jour dans leur pays, les autres n’ont aucune chance de pouvoir revenir. Lorsqu’en 1879 l’amnistie des Communards est proclamée, les déportés kabyles en sont exclus ; obligation leur est faite de résider sur le territoire calédonien. Les anciens Communards qui eux ont été libérés et rapatriés ne cessent de demander le retour des Arabes. L’amnistie tant attendue n’intervient que le 1er février 1895, mais il faut attendre 1904 pour que soit levée l’obligation de résidence
« Ils ne sont plus qu’une poignée, le 22 août 1895, à s’embarquer de Nouméa pour l’Algérie. Quant à ceux qui ne sont pas considérés comme politique, ils sont condamnés à rester. Et tant pis pour les habitants de l’île. Les pires horreurs sont écrites à l’époque sur la nécessité de réduire le nombre d’«indigènes».
Les déportés sont confrontés aussi au problème de la colonisation. Les habitants originels de l’île voient la colonisation prendre leurs terres. En 1878 éclate une révolte canaque. «Pour la mater, le bagne tout proche est un réservoir d’hommes inespéré. Bou MezragMokrani le frère du bachaga qui a soulevé la Kabylie, interné à l’île des Pins, offre ses services au gouverneur Olry. Il espère ainsi une remise de peine. Avec une quarantaine de ses hommes, il participe à la répression qui s’abat sur les Canaques», raconte Le Monde, tandis que d’autres déportés kabyles refusent de participer à la répression.
«Nous avons aidé à coloniser le pays en étant nous-mêmes des colonisés», résume un descendant de ces déportés arabes.
La plupart des déportés algériens resteront en Nouvelle-Calédonie où ils font souche. On les retrouve aujourd’hui dans la vallée de Nessadiou, à Bourail, à Nouméa, fermiers, chauffeurs de taxi, éleveurs de chevaux ou de moutons, universitaires… et fiers de leurs ancêtres. Mais l’implantation a été difficile. Les conditions de vie étaient très dures. Une fois libérés, les ex-bagnards se sont vu confier des lopins de terre qu’il a fallu cultiver. »
«Si leurs descendants n’ont pas échappé à l’exode rural qu’a connu la Nouvelle-Calédonie dès l’entre-deux guerres, la communauté « arabe » est restée particulièrement forte à Bourail, où nombre de condamnés avaient été transférés. Si au camp des Arabes de l’île des Pins, ceux-ci furent plus particulièrement affectés à la fabrication de la chaux et du charbon de bois, à Bourail des centaines d’entre eux vont devenir concessionnaires (avoir un lopin de terre), principalement dans les vallées de Boghen et de Nessadiou, où ils bâtissent des maisons précaires, faites de torchis. Du fait de la dureté des conditions de vie, cette dernière sera d’ailleurs longtemps connue comme la “Vallée du malheur”», raconte le site de la commune de Bourail.
Il est vrai, comme le rappelle TaïebAïfa, descendant de cette communauté d’origine algérienne et qui est beaucoup apparu dans des reportages récents de la télévision algérienne en nouvelle Calédonie, que «ceux qui n’avaient jamais travaillé la terre ne pouvaient pas s’en sortir». Les débuts sont plus que difficiles. On cultive alors des haricots secs, des arachides, des petits pois secs, du maïs, tout en devant faire face aux aléas naturels. Heureusement, la solidarité est là, qui permet de s’en sortir. TaïebAïfa raconte ainsi que «le voisin de mon père venait du même bled que lui. Celui-ci pratiquait un peu d’élevage et mon père, s’il était agriculteur, savait aussi dresser les bœufs de travail. Ils faisaient bon ménage…» Mais pour cette première génération, la souffrance reste immense: «Mes frères m’ont souvent raconté avoir vu mon père la tête dans les mains en train de pleurer son pays.»
Les déportés venus d’Algérie n’ont pas le droit de faire venir leurs familles, contrairement à ceux qui viennent de métropole. Ainsi a-t-il était permis aux algériens pour la création de famille d’épouser des femmes condamnées qui sont envoyées dans des couvents en Nouvelle Calédonie où les sœurs organisent des rencontres entre ces femmes et les hommes.. Ainsi le le condamné libéré en quête d’épouse vient choisir l’élue, dans le kiosque, sous la houlette des sœurs». C’est ainsi que se nouent des relations et naissent des enfants mais avec le temps la langue se perd puisque les mères dans la majorité des cas ignorent la langue d’origine.
Mais il ne faut pas se leurrer rien ne perdure puisque langue et religion se perdent. Monsieur LAIFA Taieb explique :«J’ai eu un choc terrible lorsqu’à El Eulma, j’ai retrouvé la terre ou mon père était né mais, l’émotion passée, il a fallu nous rendre à l’évidence ; il nous serait culturellement difficile d’y vivre. Un siècle après, nous étions des déracinés.» A la nouvelle Calédonie , lange et religion s’y perdent t. Surtout que la seule école qui est accueillante pour leurs enfants est l’école chrétienne qui exige changement du prénom et baptême.
Que reste-il comme culture algérienne de ces exilés après plus d’un siècle de vie dans un milieu qui n’a jamais tenu compte de la spécificité de cette population ? Il reste quand même quelques traces qu’on peut énumérer sur les bouts de doigts : un nombre de personnes d’environ 2000 personnes, les noms et prénoms, le cimetière musulman de Nessadiou créé en 1896, un centre religieux et un croissant sur les armoiries de la ville de Bourail mais également les visites de ces algériens à leur pays qui permettent de raviver leur mémoire Et surtout une mémoire, parfois ravivée par des voyages émouvants sur la terre des ancêtres, l’Algérie.
Mais que peut-on dire à la fin de cet article sinon de soulever la possibilité d’un rapprochement avec cette population qui pleure ses origines algériennes comme il a été vu dans des reportages télévisés.

